Filiation Solazaref

Exotérisme ou Harmonie

Du vitriol alchimique et du ferrite de potassium

(Extrait)

L'article précédent par lequel monsieur Selva nous met en demeure « d'établir définitivement une différence entre chimie et alchimie », représente un travail patient, minutieux et appliqué qui malheureusement ne témoigne pas de la moindre préoccupation pour l'aspect qualitatif de la matière. Comme la question est importante et parfaitement légitime, nous nous devons d'y répondre au mieux et avant, d'expliquer l'inaptitude du référentiel utilisé, dont est complètement absente la dimension alchimique. Parler, discourir de cette dimension nous est difficile et même pénible car c'est déjà la réduire à ce qu'elle n'est pas : un concept ; et nous nous trouvons devant les mêmes difficultés que s'il fallait faire ressentir un lied de Schubert à un sourd : la qualité alchimique se situe dans l'état d'être et dans l'acte aussi bien que dans la matière.

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Dans les mines, tous les corps sont alchimiques : ils sont en évolution dans leur matrice, en présence des conditions et des substances nourrissantes ; c'est avec eux qu'il faut travailler. Traités industriellement, la plupart meurent car ils sont dépouillés de tout ce qui leur est nécessaire, et conjoints avec ce qui n'est pas leur nature. Comment pourrez-vous jamais aimer Sb2S3 vendu en petits pots plastiques, extrait d'un lot de 10. 000 autres petits pots plastiques identiques ? Aimer la matière, aimer, c'est bien cela le secret. Avez-vous acheté votre femme dans un petit pot plastique, par exemple ?

La souffrance physique due aux longues recherches, les larmes versées à la préparation des matières, l'humiliation des échecs, l'observation patiente de la nature, voilà qui peu à peu conduit à la soumission à « Marie, Mère de Dieu, Reine de la Création ».

A ce titre, les pèlerins de la troisième année en ont vécu un petit quelque chose. Cette soumission n'a rien de métaphorique ni de débilitant, le geste stupide est alors remplacé par l'Acte Alchimique, celui demandé par la matière, sous l'égide du Père, guide, et au sein de l'ethnie.

Le minerai d'antimoine présente la propriété très remarquable de purifier l'or. Comment cela se pourrait-il s'il n'était de la même filiation ? (Il en est de même du plomb vis-à-vis de l'argent : il n'existe en Europe qu'une seule mine de plomb qui ne soit pas argentifère !). Consulter la thèse de J. J. Périchaud se révèle fructueux, on y trouve des relations surprenantes concernant les localisations des filons minéralisés en antimoine et en or : « Lignée Au-Sb : les filons de mispickel à Au, sont répartis dans une zone circulaire de quelques kms, autour de Bonnac. Les filons à stibine sont répartis selon une zone circulaire de 32 kms de diamètre, centrée sur la zone aurifère. » (3) et plus loin : « l'individualisation d'une lignée minérale Au-Sb n'est pas un phénomène local propre au district de Brioude-Massiac. Fréquemment signalée dans le monde entier, cette association or-antimoine est la règle générale, tout au moins sur le plan spatial, en ce qui concerne le massif central. »

Ainsi, le centre-France est bien marqué, dans ses entrailles, de l'« auréole » O. On y apprend aussi que la plupart des filons à stibine étaient à l'origine des filons de Berthiérite...

La question du fer, dont la filiation solaire fut bien explicitée par Fulcanelli, mais dont le maniement au laboratoire a été révélé par Solazaref, pour la première fois, est des plus importantes. En tant qu' « impureté », il se rencontre dans pratiquement tous les minéraux et les géologues sont unanimes à mentionner les fameux « chapeaux de fer » propres aux gisements métallifères sulfurés. C'est dire combien sa fonction dans la genèse minérale est primordiale. Cependant, à l'heure actuelle, l'éveil du Soufre interne et la naissance du Mars n'est pas même imaginable en dehors d'une fraternité, tant le travail est colossal et l'émotion nécessaire intense.

Ses proportions aussi, ne sont pas celles des équations chimiques. Il faut retrouver le moyen d'accorder les poids de l'Art aux poids de Nature, qui seuls régissent le mariage intime. Tous les échantillons de Sujet et de Mars diffèrent en qualité et ont leurs besoins propres. Ce moyen très simple et très naturel nous fut enseigné par le Maître, mais il n'est pas douteux que celui qui aime la matière au point d'en ressentir les besoins dans son propre corps, ne le trouve facilement.

Quant aux sels, tartre et nitre, c'est en tant que « condensés solaires » qu'ils sont utilisés : le tartre, généré lors du long mûrissement du raisin, se dépose durant la vignification ; celle-ci n'est qu'une première phase de séparation des parties mercurielles et subtiles des parties sulfureuses et terrestres du fruit. Son rôle donc, étant plus terrestre, sera prépondérant au début du travail en voie sèche, tandis que le nitre, plus céleste, verra sa fonction croître, en proportion et qualité, avec l'apparition du ciel des philosophes, au fur et à mesure des purifications. La danse effrénée des planètes du microcosme, à quelques centimètres au-dessus du creuset, appelle alors à la contemplation muette des œuvres de Dieu et à la profonde affliction de soi.

Par rapport aux purifications mercurielles, la cueillette du Vitriol présente quelques particularités quant au mode d'application du feu et du sel, afin que les pointes du nitre traité à l'eau céleste se donnent de manière due. Le feu salin des Anciens se manifeste alors dans toute sa force : la masse, médiocrement chauffée vers les 400°C, s'échauffe d'elle-même au point de rougir, par exemple : voici le signe philosophique de la juste préparation saline.

On peut présager d'un bon Vitriol lorsque la croissance de l'étoile vers son pôle central se laisse observer à travers lui, et surtout lorsqu'ensuite le voile ne se referme pas sur elle. En effet, le Vitriol refroidi est un véritable verre. Souvent une légère opalescence le trouble, mais le plus beau, assez rare, est parfaitement transparent ainsi que peuvent en témoigner les participants à notre second pèlerinage, au cours duquel le Maître procéda à une gigantesque purification réunissant en un seul culot les travaux des frères. Ce soir-là, en pleine nature et sous la voûte céleste miraculeusement dévoilée - il pleuvait depuis quatre jours et il s'est remis à pleuvoir deux heures après la manipulation... - flottait encore l'intense parfum dégagé par le mélange et le séchage des trois sels philosophiques. Ce soir-là, il y avait beaucoup de travail, d'amour et d'émotion : la Fraternité s'est vraiment réunie.

Par contre, s'il se présente opaque ou mal vitrifié, le Vitriol, qui ne l'est pas, est à rejeter. Même lorsqu'il s'est déjà craquelé en forme de toile d'araignée et bien refroidi, de grandes plages restent sous tension, de sorte qu'au plus petit choc du marteau il éclate comme un pare-brise de voiture. Les morceaux tombent alors d'eux-mêmes car il n'adhèrent pas aux sillons fins et profonds du panier métallique. Il arrive quelquefois que la transparence soit bonne mais que la surface soit recouverte d'une mince pellicule parfaitement opaque. Cet ennui est assez fâcheux, et l'on passe parfois beaucoup de temps pour en trouver la cause : ordinairement c'est la séparation qui est coupable ; on peut essayer d'y remédier en augmentant la proportion de tartre aux premières purifications, mais le plus sûr consiste à travailler un sujet dûment assassé. En ce qui concerne la couleur, nous n'avons jamais observé de franche verdeur immédiatement après le refroidissement : le Vitriol paraît alors plutôt jaune ou ambre clair ; il n'acquiert sa véritable couleur et sa clarté particulière que dans les heures qui suivent, voire le lendemain. Mais il est vrai que la luminosité du four, longtemps soutenue par les yeux, peut modifier momentanément l'appréciation des teintes.

Maintenant, que la teinte verte provienne de la formation de ferrite de potassium, ainsi que le propose monsieur Selva, nous paraît une hypothèse très séduisante, c'est-à-dire comportant tous les pièges de la séduction. Nous avons tenté, au début de cet artice, de montrer que la science pouvait décrire les propriétés des corps préparés alchimiquement, à l'exception de celles qui intéressent l'alchimiste et qui concernent son dynamisme, son devenir. C'est pourquoi, en admettant même l'hypothèse de monsieur Selva, nous nous opposons avec incandescence à sa conclusion implicite, à savoir qu'au stade du Vitriol, l'Alchimie ne se différencierait toujours pas de la physico-chimie ; alors que cette différence naît dès le premier broyage à l'eau céleste !

Pour l'alchimiste, dire que le Vitriol doit sa couleur au ferrite de potassium ou affirmer qu'elle témoigne de son absorption de l'or astral, n'est absolument pas contradictoire. Personne n'ignore qu'une des conditions d'heureuse cueillette du verre vert consiste en un degré de pureté « juste » de la matière mercurielle, ni trop peu, ni trop ; concernant le fer restant notamment. Mais, comme toujours, il s'agit plus de qualité et d'accord entre les matières que de quantité. La véritable « séparation » est celle du Mars. A quoi serviraient les mot s'ils ne décrivaient que l'évidence ? La séparation « au marteau », exotérique, masque l'opération beaucoup plus secrète et fondamentale de la nature et correspondant dans le règne animal, lors de la fécondation à l'élection d'un spermatozoïde parmi des millions. Pourquoi les milliers de cerises sur l'arbre, les milliers de graines de pissenlits, les milliers d'œufs à chaque ponte de grenouille, sinon pour laisser à l'Esprit sa liberté ?

Comme le Sujet a la propriété d'éliminer tous les métaux sauf l'or, nous devons admettre que le fer restant inclus au sein de la partie mercurielle possède quelque chose de royal. Cette qualité, ce fer essencifié, réincrudé par le dissolvant, sera absorbé en partie par le Vitryol en formation oui, réellement l'or y vit, pour peu que Mars ne soit pas stérile. La couleur verte témoigne alors du juste ensemencement de la terre mercurielle et de l'ouverture du pont de l'or astral reliant au plan solaire. C'est une fois coagulé en Remore, comme nous l'a montré Solazaref, que ce fer ethnique rend sa dimension filiative.

Tous ces travaux visent toujours à disposer la matière au point précis du passage possible entre les mondes. Que ceux qui entament les Aigles avec de l'antimoine industriel, du sesquioxide de fer et du sel synthétique coloré au ferrite de potassium ne s'étonnent pas de tomber dans un bourbier très physico-chimique et parfaitement répétable : comment les matières pourraient-elles se reconnaître ?

Une différence, sans doute la plus essentielle, qui distingue le Vitriol philosophique d'un quelconque verre, sel ou émail vert, réside dans l'émotion intense générée par sa formation. Cette émotion, elle se vit, et fournit une énergie considérable ; mais essayer de la décrire nous ferait tomber dans le même travers que celui que nous voulons dénoncer avec le formalisme scientifique : le mélange des plans.

Le piège de la théorie séductrice que nous évoquions plus haut consiste à donner à la fonction intellectuelle le moyen de ses fréquents abus de pouvoir ; en l'occurrence, de détourner, à son profit et pour s'en nourrir, l'énergie génératrice d'émotions et d'émerveillement. Elle seule est utile pour le prochain et pour la matière.

Si une connaissance, quelle qu'elle soit, ne sert pas à éveiller et renforcer l'émotion, mieux vaut s'en passer car il s'agit alors de simple recherche de pouvoirs, et non de réel savoir dont la soif est la légitimité de l'être.

Et nous n'avons évoqué que quelques mots sur la voie sèche...L'Art Bref, lui, n'offre aucune ambiguïté. Il est celui du chaos originel.

Malgré notre attitude relativement catégorique, nous remercions monsieur Selva de son travail et l'encourageons à persévérer vers la vraie voie alchimique.

Les Freres