Pierre Dujols

HYPOTYPOSE
Ce titre, bien quil y paraisse, na pas la moindre prétention. Il est tout à fait technique, le seul convenable et génuine au sujet, car il trace, dans sa concision, le plan de notre étude. Une hypotypose (de upo sous Tupoz, empreinte, emblème) est une explication placée sous des figures abstraites. Or le Mutus Liber est un recueil dimages énigmatiques.
Il sest formé autour du Mutus Liber une légende absurde. Une Ecole - qui na dhermétique que le nom - a fait à cet ouvrage une réputation dobscurité impénétrable et, de ce chef, le vénère comme un sacrement, sans le comprendre. Cest une erreur; de même que traduire Mutus Liber par le Livre muet, sans paroles, est un contresens philosophique. Tous les signes adoptés par lindustrie humaine pour manifester la pensée sont des verbes. Les Latins - ce mot entendu congrûment appellent le dessin, la peinture, la sculpture et larchitecture, au moyen desquels les Hiérogrammates réservent aux élus les arcanes de la Science, mutae artes, cest-à-dire les arts symboliques.
Quest-ce quun symbole? Sumbolh est une convention, un signe de reconnaissance. Un symbole est donc ce que nous nommons aujourdhui un " Code ", un système tacite décriture adopté pour la correspondance diplomatique, voire commerciale, les communications télégraphiques, sémaphoriques, etc. Pour un homme illettré, tout livre est mutus. Un volume en hébreu, sanscrit, chinois, est un mutus liber, un libre muet, pour le plus grand nombre, encore quils soient instruits dans leur propre langue. Il faut donc se faire à cette idée, toute simple, que le Mutus Liber est un libre comme les autres et quil peut se lire en clair, si lon en possède la grille.
Dailleurs, les ouvrages dalchimie, en vers, en prose, en latin, en français ou tout autre idiome, ne sont eux-mêmes que des cryptogrammes. Bien quécrits avec les lettres banales de lalphabet et le vocabulaire commun, ils nen demeurent pas moins indéchiffrables pour quiconque en ignore la clef. A dire vrai, entre les deux procédés sténographiques, celui du Mutus Liber est encore le plus transparent, car limage objective est certainement plus parlante que les tropes littéraires et les figures de rhétorique, surtout en une matière aussi expérimentale que celle de la chimie.
En épinglant ces quelques pages de commentaires aux planches allégoriques du Mutus Liber, nous nous sommes proposé, sans quitter le manteau du philosophe, den faciliter la lecture, par une interprétation sincère, aux véritables inquisiteurs de science, probes, patients, laborieux comme les diligentes abeilles, et non aux curieux, désuvrés et frivoles, qui passent leur vie à papillonner inutilement de livre en livre, sans jamais sarrêter à aucun pour en extraire la mellifique substance.
Eh quoi! La grammaire, la géographie, lhistoire, les mathématiques, la physique, la chimie et le reste ne deviennent accessibles quaprès de longs et pénibles efforts, et lon voudrait entrer au débotté dans le " Palais du Roi " sans observer les convenances et se soumettre aux lois de létiquette! Une lecture hâtive et superficielle ne saurait remplacer létude austère et grave. Les sciences profanes elles-mêmes ne sont pénétrables et assimilables quà la suite dun travail soutenu et prolongé.
On peut nous objecter que lUniversité compte dillustres grammairiens, géographes, historiens, mathématiciens, physiciens et chimistes, mais quon ny signala jamais le moindre alchimiste. Et si lagrégé dalchimie est inconnu, cest que lalchimie est une chimère. Cet argument ad hominem nest pas sans réplique: une chose cachée nest point pour cela inexistante, et lalchimie est une science occulte; nous dirons mieux: elle est la science occulte tout entière, larcane universel, le sceau de labsolu, le ressort magique des religions, et cest pourquoi on la appelée lArt Sacerdotal ou Sacré.
Il y a dans toutes les croyances imposées au vulgaire au moyen dune mythologie appropriée: Bible, Védas, Avesta, Kings, etc., un substratum positif qui est lassise des sanctuaires de tous les cultes répandus sur le globe. Ce mystère, reconnu dans le catéchisme comme lapanage des Pontifes - qui ne sont pas les Dignitaires publics - est lalchimie sur tous les plans: physique et métaphysique. La possession exclusive du sacrarium fait la force des Eglises; aussi veillent elles sur le " secret maçonnique " avec un soin inquiet et jaloux, secondées par une police et une censure ombrageuse.
Nous navançons rien au hasard, et cependant ces allégations peuvent sembler gratuites, parce quinvraisemblables, attendu que, depuis linvention de limprimerie, les livres hermétiques ont toujours été publiés librement avec la licence des autorités civiles et religieuses. Et rien, en effet, ne sopposait à la diffusion de ces libellés écrits en langues connues, mais en dedans; à telle enseigne que les plus grands chimistes de LEcole de Lavoisier à Berthelot - sy sont brisé le front sans résultat. Nest ce pas ici le lieu de rappeler la méprisante apostrophe dArtéphius et les avertissements hautains des Adeptes qui déclarent, sans ambages, nécrire que pour ceux qui savent et leurrer les autres ! Ainsi fait-on parler le " Christ " dans les Evangiles, et les disciples se modèlent sur le " Maître ".
Mais, pour être une science cachée, lalchimie nen est pas moins une science réelle, exacte, conforme à la raison et, de plus, rationaliste. De tous temps, il y eut des " faiseurs dor "; les " gentilshommes verriers ", même de nos jours, la transmutation opère encore des miracles. A la suite de débats sensationnels et peu distants [Cette introduction a été écrite avant la première guerre mondiale. (N. de lEd.)] on a laissé dire - et au milieu de quelle stupeur que lAdministration de la Monnaie aurait saisi, sans autre forme de procès - et pour cause ! - la production dun alchimiste contemporain: - " Vous ne devez pas savoir pouvoir faire de lor ! " Lui dit-on dun air comminatoire, en le renvoyant les mains libres, mais vides. Est-il donc défendu dêtre savant ou alors lalchimie serait-elle un secret dEtat? Cela nemporterait point cette conclusion naïve les ministres qui se succèdent soient au fait de la Kabbale. Les rois règnent, mais ne gouvernent pas, suivant un aphorisme célèbre. Et il semble bien, par moment, quil y ait encore, dans la coulisse, quelque éminence grise qui tire les ficelles! Le fameux " Galetas du Temple " nest peut-être pas si aboli quon le suppose, et il y aurait un livre surprenant à écrire sur les filigranes des billets de banque et les sigles des pièces de monnaie.
Mais dans ce cas, dira-t-on, pourquoi lor est-il devenu si rare que la vie sociale en est comme paralysée? Les espèces ne se sont pas volatilisées, elles se sont déplacées, et il faut attendre quelles reviennent à leur point de départ par un mouvement économique inverse. Seulement, une trop grande. Lenteur dans ce retour peut avoir des conséquences incalculables.
La politique des peuples est réglée par un pacte métallique secret qui ne peut être violé sans entraîner les plus graves complications internationales. On tirera donc des billets à tour de bras, mais on ne frappera plus de pièces dor. Et pourtant, ce nest point que lor manque: il sétale ostensiblement, et avec quel faste, sur dinnombrables épaules, autour de poignets, de doigts et même de jambes dont délégance et lesthétique laissent parfois à désirer. Rien ne serait, partant, plus facile pour lEtat que déchanger son papier contre de la matière précieuse et de mettre les " coins " à luvre. Cest paradoxal, mais cest la vérité. Il y a donc à cette éclipse momentanée du numéraire or une raison profonde fondée sur la sagesse. " Or est qui or vaut ", dit un adage. Si la frappe en était licite aux nations qui ont épuisé leurs réserves normales, la surabondance en entraînerait lavilissement. Létalon fiduciaire noffrirait plus aucune garantie et équivaudrait à de la fausse monnaie. Léquilibre financier serait rompu; ce serait la mort des affaires, la ruine mondiale. Cest pourquoi la production " naturelle " de lor est elle-même limitée, si bien quon refuse la concession de nouvelles mines et jusquà son extraction à pauvre rendement des sables fluviatiles et autres.
Cependant, lheure est proche où la science réclamera intégralement tous ses droits, et ou locculte redeviendra manifeste comme il le fut jadis. Le savant Girtaner la annoncé en basant son opinion sur des lois ignorées, mais certaines: " Au XXème siècle, la Chrysopée sera dans le domaine public ". Cet événement considérable est subordonné, évidemment, à un statut social tout différent de celui qui nous régit; mais nous allons fort, le monde tourne vite, et qui peut prévoir la charte de demain !
Toutefois, si lalchimie se bornait uniquement à la transmutation des métaux, ce serait une science inappréciable sans doute au point de vue industriel, mais assez médiocre au sens philosophique. En réalité, il nen est pas ainsi. Lalchimie est la clef de toutes les connaissances, et sa divulgation complète est appelée à bouleverser de fond en comble les institutions humaines, qui reposent sur le mensonge, pour les rétablir dans la vérité.
Ces considérations préliminaires nous ont paru opportunes, avant de prendre charitablement le lecteur par la main pour le conduire dans les inextricables méandres du labyrinthe.
Comme notre désir est dêtre utile aux chercheurs, mais que nous ne pouvons, en quelques pages, écrire un traité technique, nous devons, avant dentrer en matière, orienter le disciple vers louvrage qui semble le mieux correspondre aux figures du Mutus Liber. La plupart des manipulations indiquées dans ce recueil de symboles se trouvent assez bien décrites par le plus notoire des philosophes, dans L Entrée Ouverte au Palais Fermé du Roy dEyrénée Philalèthe.
Ce nest pas quil ny ait plus rien à y ajouter. Loin de là, au contraire. La pratique de Philalèthe, qui nous est présentée sous des dehors aimables et persuasifs, compte parmi les fictions les plus subtiles et les plus perfides de la littérature hermétique. Elle renferme cependant la vérité, mais comme le poison recèle quelquefois son antidote, si on sait lisoler de ses alcaloïdes pernicieux. Le cas échéant, nous signalerons les traquenards à mesure quils se présenteront sous nos pas.
Le Mutus Liber se compose de quinze planches demblèmes, les unes véridiques, les autres sophistiques, et disposés dans un de ces beaux désordres qui, suivant le précepte de Boileau, est un effet de lart.
La première, qui sert de frontispice, est vraiment capitale. De sa compréhension dépend tout le succès de luvre. On y voit, dans un cartouche formé de deux rosiers entrelacés, un homme endormi sur un roc ou où végètent des kermès rabougris. Une eau limpide sen épanche avec des reflets métalliques. A côté du dormeur, sur une échelle - lEscalier des Sages - deux anges sonnent de la trompette pour le réveiller. Au-dessus, un ciel nocturne propice au repos : les étoiles brillent et la lune découpe sa corne dabondance.
Cette page initiale comporterait une critique non imputable à lauteur instruit, mais à lartiste profane qui, dans la reproduction des figures, a commis, sans sen douter, un lourd contresens. Et cest déjà un grand point que de le signaler, sans quil soit nécessaire dinsister davantage. Les gloses hermétiques en avertiront le disciple qui ne jugera pas inutile de sinformer.
LHomme endormi est le sujet de luvre. Quel est ce sujet? Les uns disent que cest un corps; dautres affirment que cest une eau. Les uns et les autres sont dans le vrai, car une eau, dénommée " la belle dargent ", jailli de ce corps que les Sages appellent la Fontaine des Amoureux de Science. Cest le mystérieux selage des Druides, la matière qui donne le sel ( de sel pour sal et agere produire ). Le secret du magistère est den dégager encore le soufre et den utiliser le mercure, car tout est dans tout. Certains artistes prétendent sadresser ailleurs pour cet effet, et nous ne nierons pas que lhydrargyre de cinabre puisse être de quelque secours dans le travail, si on sait dûment le préparer soi-même; mais on ne doit lemployer quà bon escient et à propos. Pour nous, celui qui parvient à ouvrir le rocher avec la verge de Moise, et ce nest pas une mince confidence, a trouvé la première clef opératoire. Alors, sur cette pierre abrupte fleuriront les deux roses qui pendent aux branches de léglantier, lune blanche et lautre rouge.
On nous demandera, et non sans raison, quel verbe magique est capable darracher aux bras de Morphée notre Epiménide, qui semble vraiment sourd aux clameurs des buccines. Ce Verbe vient de Dieu, porté par les anges, les messagers de feu. Cest un souffle divin qui agit de manière invisible, mais certaine, et ce nest pas une hyperbole. Sans le concours du ciel, le travail de lhomme est inutile. On ne greffe les arbres ni on ne sème le grain en toutes saisons, chaque chose a son temps. Luvre philosophale est appelé lAgriculture Céleste, ce nest pas pour rien; un des plus grands auteurs a signé ses écrits du nom dAgricola, et deux autres excellents adeptes sont connus sous les noms de Grand Paysan et de Petit Paysan.
Le disciple devra donc méditer longuement sur cette première planche, la confronter avec les apologues en langue vulgaire. Puisse-t-il, être assez heureux pour entendre lui-même la voix du ciel; mais quil sache, auparavant, quil y prêtera loreille en vain, sil nest nourri lui-même des Saint Lettres.
La seconde planche nest pas dans lordre des opérations. Elle représente luf des philosophes, et portant rien, jusquici, na pu faire connaître les éléments qui doivent le composer. Pour en donner une idée, nous devons enjamber délibérément un certain nombre de symboles.
Tout uf comprend un germe - la vésicule de Purkinje qui est notre sel; la jaune, qui est notre soufre, et lalbumine, qui est notre mercure. Le tout est enfermé dans un matras qui correspond à la coquille. Les trois produits sont personnifiés ici par Apollon, Diane et Neptune, le Dieu des eaux pontiques.
La tradition veut que ce matras soit - contenu dans un second, et celui-ci renfermé dans un troisième fait du bois dun vieux chêne. Flamel dit expressément: " Note ce chêne ", et Vico, le chapelain des seigneurs de Grosparmy et de Valois, le recommande avec non moins dintérêt. Cette insistance est significative, et nous rappellerons quà la première planche, sur le rocher des Sages pousse le chêne Kermès, lHermès des Adeptes, car, dans la langue hébraïque K et H ne sont quune même lettre, prises alternativement lune pour lautre. Mais quon y ait garde, le kermès minéral mène au piège tendu par Philalèthe. Artéphius, Basile Valentin et tant dautres, et lon ne doit pas perdre de vue que les philosophes se complaisent dans certaines collusions verbales. Ermhx est le mercure artificiel qui amalgame le compost.
La grandeur de luf importe. Dans la nature, luf varie de celui du roitelet à celui de lautruche; mais, dit la Sagesse, in medio virtus. Il nous faut dire aussi quelque chose du verre philosophique. Les auteurs en parlent peu, et encore avec réserve. Mais nous savons, par expérience, que le meilleur est celui de Venise. Il le faut de bonne épaisseur, limpide, sans bulles. On employait encore, autrefois, le gros verre de Lorraine fabriqué par les gentilshommes souffleurs; mais un bon praticien doit apprendre à faire ses matras lui-même.
La figure inférieure de cette seconde planche représente un athanor entre un homme et une femme à genoux, comme sils étaient en oraison, ce qui a porté certains esprits faibles à croire que la prière intervient dans le travail comme un élément pondérable. Cest ici un facteur inopérant. Le principal, cest demployer les matériaux expédients; mais lélan de la créature vers le créateur peut influer favorablement sur les directives, puisque la lumière vient de Dieu. Quon saffranchisse néanmoins de ces suggestions peu efficaces dans la pratique. La prière de lartiste, cest plus encore le travail, travail opiniâtre, souvent dur, dangereux et incompatible avec les mains trop blanches. Comptez donc surtout sur limprobus labor.
La planche trois nest pas davantage à sa place. Elle nous conduit dans lempire de Neptune. On voit sébattre dans ses ondes le dauphin cher à Apollon, et des pêcheurs sur une barque qui tendent leurs engins. Dans une autre nef, un homme est allongé dans une pose nonchalante. Dans le second cercle, un paysage, avec, dun côté, un bélier; de lautre, un taureau, que nous retrouverons plus loin et étudierons en un moment plus opportun. Dans le bas, à gauche, une femme tenant un panier qui est le symbole de la lanterne grillagée des philosophes; à droite, un homme jetant sa ligne dans la mer qui se trouve dans le troisième cercle (celui qui renferme les deux autres). Le troisième cercle est animé par un vol doiseaux à gauche; une sirène au bas, et Amphitrite dans le haut. En marge, le soleil et la lune, et planant sur cette scène nautique, Jupiter porté par son aigle. Toute cette figuration a pour but de démontrer que lopérateur doit déployer toutes ses facultés et mettre en uvre toutes les ressources de lart pour capturer le poisson mystique, dont parle dEspagnet.
Lauteur aurait dû nous enseigner dabord à tramer le filet nécessaire à cette Pêche miraculeuse. Réparons son oubli: le guideau doit être incombustible et demeurer inaltérable. Lappareil bien disposé dans les eaux profondes, on se munira dune lanterne dont léclat attirera la proie dans les rets. On peut, suivant dautres symboles, employer la ligne; mais larcane est dans la préparation de la bourse, et le mot est de circonstance, car il ne sagit rien moins que de prendre le poisson dor.
On trouvera le secret de cette opération dans un ouvrage classique intitulé le Filet dAriadne, car nous ne pouvons résumer le procédé en quelques lignes dans ce cadre restreint. Quant à la manière dallumer la lanterne magique indiquée par le panier, elle nest décrite quen des ouvrages très rares et de manière confuse. Il nous faut donc en dire quelques mots.
Certains auteurs, et non des moindres, ont prétendu que le plus grand artifice opératoire consiste à capter un rayon de soleil, et à lemprisonner dans un flacon fermé au sceau dHermès. Cette image grossière a fait rejeter lopération comme une chose ridicule et impossible. Et pourtant, elle est vraie à la lettre, à tel point que limage fait corps avec la réalité. II est plutôt incroyable quon ne sen soit pas encore avisé. Ce miracle, le photographe laccomplit en quelque sorte en se servant dune plaque sensible quon prépare de différentes manières.
Dans le Typus Mundi, édité au XVIIème siècle par les PP. de la Compagnie de Jésus, on voit un appareil, décrit encore par Tiphaine de Laroque, au moyen duquel on peut dérober le feu du Ciel et le fixer. Le procédé est on ne peut plus scientifique, et nous déclarons candidement que nous révélons ici sinon un grand mystère, du moins son application à la pratique philosophale.
Les aigles qui volent à gauche, dans le grand cercle, désignent les sublimations du mercure. II en fait de trois à sept pour la Lune, et de sept à dix pour le Soleil. Elles sont indiquées par le vol doiseaux et indispensables, car elles préparent la robe nuptiale dApollon et de Diane, sans laquelle leur union mystique serait impossible. Cest pourquoi Jupiter, le Dieu qui gouverne laigle, préside à ces opérations.
La quatrième planche montre comment sopère la collection du flos coeli. Des draps sont tendus sur des piquets pour recevoir la rosée céleste. Au-dessous, un homme et une femme en opèrent la torsion pour en exprimer la divine liqueur, qui tombe dans un grand vase disposé à cette fin. A gauche, on voit le Bélier; à droite, le Taureau.
Le flos coeli a mis à la torture lesprit des mauvais souffleurs. Les uns y ont vu une sorte dinflux magique, car pour ceux-là, la magie est une puissance surnaturelle acquise par le concours des esprits, bons ou mauvais. Les autres, plus réalistes et plus rapprochés du vrai, y ont reconnu la rosée matinale. Le flos coeli est appelé, en effet, leau des deux équinoxes, doù lon a déduit quil sobtient au printemps et à lautomne et est un mélange des deux fluides. Certains, se croyant plus avisés, allaient recueillir ce mystérieux produit dans une sorte dalgue ou de lichénoïde dont le nom vulgaire est le nostoc. Dans les Sept Nuances de Luvre philosophique, Etteilla, qui valait peut-être mieux que sa réputation, semble avoir obtenu quelque résultat satisfaisant dune mousse analogue; mais il faut lire son opuscule avec de bonnes lunettes.
Les Rose-Croix sappelaient les Frères de la Rosée cuite, au témoignage de Thomas Corneille, bon hermétiste ainsi que son frère, le grand tragique. Néanmoins, Philalèthe raille dédaigneusement les collecteurs de rosée et deaux de pluie, dans lesquelles, nonobstant, labbé de Valmont reconnaît quelque vertu.
Au disciple de se faire une opinion daprès son propre jugement. Mais il est hors de doute quun agent tenu secret, dit " Manne Céleste ", joue un rôle important dans le travail.
Nous devons déclarer, de bonne foi, que le Bélier et le Taureau de la planche, quon prend toujours pour les signes du Zodiaque sous lesquels on doit recueillir le flos coeli, nont aucun rapport avec les symboles astrologiques. Le Bélier est lHermès Criophore, qui est le même que Jupiter Ammon; et le Taureau, dont les cornes dessinent le croissant, attribut de Diane et dIsis, qui sidentifient avec la vache lamante de Jupiter, est la Lune des philosophes. Ces deux animaux personnifient les deux natures de la Pierre. Leur union forme lAzim des Egyptiens. LAsimah de la Bible, monstre hybride désignant lorichalque, loryx de laiton ou dairain, le taureau de Phalaris ou de bronze, le veau dor ou de chrysocale [Il nest pas hors de propos de rappeler ici que Helvetius a écrit un traité dalchimie sous le titre de Vitelus aureus (le Veau dOr).] qui diffère, certes, du similor de Mannheim et tient en quelque sorte du mechior. Enfin, pour tout dire, cest lélectrum des poètes; mais il faut bien entendre ce mot qui renferme larcane magique. Philalèthe enseigne que lor des hermétistes est, en certain point, semblable à lor vulgaire. Nous ajouterons encore que, suivant la Mythologie, la pierre dévorée par Saturne sappelait betulus, qui est, en somme, le même mot que vitelus, nom latin du veau, et que vitellus, est le jaune de luf. La pâte des azymes en était lhiéroglyphe. Les prêtres des bords du Nil ne touchaient jamais aux pains du sacrifice avec un instrument tranchant dacier ou de fer: ils en faisaient un cas de sacrilège. De là cette ancienne coutume, encore en usage, de rompre le pain. De même, dans le rite catholique, lofficiant sectionne lhostie avec la patène de vermeil. Toute cette logomachie cache le vermillon des Sages ou lamalgame philosophique du mercure, de lor et de largent de lart, rendu indissoluble par le flos coeli.
On apprendra, non sans surprise, que les courses de taureaux sont une figuration dramatique du Grand uvre. Tous les jeux ont une origine hermétique. La cocarde rouge que porte lanimal, et à laquelle est attachée une prime accordée au vainqueur, est limage de la Rose des philosophes. La grosse affaire, cest dêtre un bon Matador. Aussi, daprès la tradition espagnole, " pour accéder au Gouvernement, il faut triompher du taureau " - le taureau mystique, évidemment. Cette victoire conférait la " chevalerie ", la vraie noblesse, celle de la Science, et par conséquent le sceptre. Cest pourquoi, sous Louis XIII, les chefs de la Kabbale dEtat étaient surnommés les " Matadors ". Lespèce nest pas éteinte, bien queffacée et inapparente.
La cinquième planche initie le disciple aux opérations de laboratoire. On y assiste à une suite de manipulations variées. Il est visible quil sagit de la coction de la liqueur récoltée dans la planche précédente. Un homme et une femme la versent ostensiblement dans un pot mis sur le feu. Dans la figure au dessous. Lhomme y ajoute un produit visqueux et tient, de lautre main, une substance quil nest pas difficile de découvrir, si lon songe que luf dHermogène est analogue aux autres. Sur le même plan à côté, un personnage nu, décoré dune demi-lune et accolé à un enfant, reçoit un flacon où se remarquent quatre petits triangles. Ils représentent les proportions des éléments mis en uvre, à savoir un de soufre pour trois de mercure. Le corps lunaire intervient dans cette opération; il est indiqué par un écu portant une lune dargent sur champ de gueules.
La Lune des philosophes nest pas toujours largent, encore que ce métal convienne au travail à un certain moment. Pour dérouter le profane, les Adeptes donnent ce nom au mercure et à son sel, dont la préparation présente les plus grandes difficultés. Pour que le mercure soit propre aux opérations, il est indispensable de lanimer. Cette animation se fait au moyen du soufre préparé à cet effet. On trouvera dans Philalèthe des indications pratiques qui, néanmoins, ne doivent pas être toujours suivies mot à mot. II est exact, cependant, quil faille purger le mercure de ses éléments hétérogènes en séparant le pur de limpur, le subtil de lépais. On voit, dans cette planche, la femme qui se dispose à écumer le compost. Cest une présentation changée du travail, mais exacte au fond. Dans luvre, cest lélément féminin, en effet, qui opère la sélection par ses vertus constitutives; mais lartiste doit y prêter la main et seconder la nature avec prudence.
Les autres figures représentent les digestions et distillations. Nous napprendrons rien de nouveau au lecteur sensé en lui disant quun homme bourré de formules chimiques et aptes à résoudre sur le papier tous les problèmes décole na aucun titre à se dire chimiste. II faut donc que la pratique accompagne la théorie, lune est la conséquence de lautre. La pratique du laboratoire seule donne la maîtrise, car quest-ce que la pratique, sinon le contrôle de la théorie. La rigueur de la première redresse les errements de la seconde. Le disciple devra donc sefforcer de réaliser tous ses concepts.
La planche six est la continuation de la cinquième. On remarquera que les opérations y sont toujours effectuées par un homme et par une femme symbolisant les deux natures. Laction extérieure de ces agents indique le travail intérieur des corps réagissant lun sur lautre. Dans la première figure, lagent féminin joue un rôle passif, et lagent masculin un rôle actif. Celui-ci est le soufre; celle-là, la lune.
On désirera savoir, sans doute, quel est ce soufre mystérieux dont parlent toujours les philosophes, sans autrement le désigner. Cest le soufre des métaux. Le secret de lart consiste à lextraire des corps mâles pour lunir aux corps femelles, ce qui suppose leur décomposition préalable. La science actuelle semble considérer ce fait comme une impossibilité absolue. De grands chimistes du XVIIIe siècle ont démontré, dans des communications adressées aux corps académiques, que lopération est réalisable et quils lavaient réalisée. Nous avons en mains un magnifique soufre dargent obtenu par un moyen analogue et qui se rapproche beaucoup de la teinture des Sages. Mais, pour arriver à ce résultat, il faut une certaine pratique et une connaissance approfondie du règne minéral.
Défiez-vous des auteurs qui parlent de broyages, de décantations, de séparations obtenues par ce quils appellent des " tours de mains ". Laction manuelle ne concourt aux résultats quà la façon dune cuisinière préparant son pot-au-feu. Lorsque les ingrédients sont dans la marmite, leau cuit le compost, portée à la température requise par le feu extérieur. La coction achevée, il ny a plus quà extraire les produits et à les employer suivant la formule. Mais toute intervention intempestive est préjudiciable et nuit à luvre.
Nous devons signaler tout particulièrement la figure représentant la rose hermétique obtenue par les sublimations précédentes. Il y aurait ici beaucoup de choses à dire. Tous les traités dalchimie ne sont que des " Romans de la Rose ", au propre comme au figuré. Le premier soin de lartiste consiste à y faire la part du vrai et du faux. Celui-ci domine et constitue la littérature hermétique.
Quest-ce que la Rosée ? Cest la fleur de larbre philosophique qui présage le fruit. Or, larbre des philosophes est le mercure végétal; la Rosée est donc lefflorescence de la sève métallique mise en mouvement par le feu extérieur, qui excite le feu interne des corps. Mais les Sages parlent de deux feux différents dévolus à cette fonction. Le disciple doit donc penser quil existe, en dehors du feu naturel, un autre agent ainsi dénommé, et ce feu secret est le ferment des métaux, qui joue dans le travail un rôle analogue à celui du levain dans la pâte du boulanger. Mais que ladjonction de ce nouvel élément ne trouble pas la pensée du fils de science. De même que le levain est fait de farine et deau acidifiés, le ferment des métaux est un produit du soufre et du mercure, amenés par lart à létat convenable. Les proportions sont analogues à celles employées pour la panification.
Notre planche nous montre une seconde rose plus petite, et une troisième encore moindre. Y aurait-il plusieurs roses? Oui et non. Il y a deux roses en principe, suivant quon opère pour lor ou largent; et, au fond, il ny en a quune. Cependant, le Mutus Liber en présente trois, bien déterminées. Cest exact; mais elles sont filles lune de lautre, cest-à-dire à trois puissances différentes. Dans le régime de la coction, Philalèthe enseigne quon obtient dabord la rose blanche, quil nomme la lune; la rose jaune ou safran; la rose rouge ou parfaite. Nous nemployons pas la terminologie exacte de cet auteur; mais nous parlons assez clairement pour nous bien faire entendre.
Lobtention des roses est subordonnée à la putréfaction. La putréfaction donne lieu à une succession de couleurs. La première est la noire; elle est la clef des autres. Pas de noir, point de putréfaction; et sans putréfaction, nulle transformation. Si semblable accident venait à se produire, cest que les matériaux mis en contact nont pas les qualités voulues ou sont mal préparés. Voir Philalèthe pour le reste et nen prendre que la fin.
La septième planche est très importante, mais elle est difficile à comprendre. Nous retrouvons ici les quatre petits triangles qui indiquent les rapports déjà expliqués; mais nous arrivons à une opération délicate, car cest ici que Saturne dévore son enfant.
On connaît la fable de Saturne et de Jupiter. Quest-ce que Saturne et quest-ce que Jupiter? La nomenclature chimique, quon trouve chez les auteurs, vous fera connaître à quels métaux conviennent ces deux noms. Mais nous ferons remarquer, en toute conscience, que le Saturne et le Jupiter des Sages ne sont pas les mêmes que ceux des chimistes profanes. Quon y prenne garde, et que lon naille pas faire de la soudure de plombier ou de ferblantier. Nous ne travaillons pas sur des produits bruts, et encore quils soient tous empruntés à la famille des métaux, ils ne sont propres à luvre quaprès avoir subi une préparation qui les rend " philosophiques ".
Si lon adopte la voie humide, on procédera selon lart en mettant en contact nos deux éléments, de telle sorte que lun absorbe lautre, ce qui donnera un produit nouveau qui tiendra des deux, sans quil soit possible désormais den faire lanalyse de manière chimique. La voie sèche suppose, évidemment, une combinaison obtenue par un procédé adapté à la nature des corps. Mais quon ne mélange pas les deux voies: les liquides sunissent aux liquides, et les solides, aux solides.
Dans cette opération, le feu joue un certain rôle. Une des figures représente Saturne croquant son fils au milieu dun brasier. II faut prêter ici la plus grande attention aux discours des philosophes. Celui-ci assure que le feu élémentaire est le destructeur des corps, et que leur fusion en volatilise lâme; celui-là déclare que les Sages brûlent avec leau, mais prohibent en même temps les liqueurs corrosives, telles que les acides.
Le disciple se trouve donc enfermé dans un cercle vicieux, dont il lui est fort difficile de sortir à son avantage. Il faut prendre la moyenne des deux doctrines pour les accorder ensemble. Il est une eau qui renferme le feu du Ciel; cest la rosée ou flos coeli, que nous avons vu étreindre dans une planche précédente. On sait que la rosée renferme un principe acide qui brûle à la lettre. Les objets soumis à son action ne tardent pas à, tomber en poussière. Nous devons faire observer, cependant, que la rosée philosophale diffère, en réalité, de la rosée commune. Elle est, néanmoins, formée des véritables pleurs de lAurore unis à une substance terrestre, qui est le sujet de luvre.
Lorsque Saturne a accompli son horrible festin, on doit, dit Philalèthe, faire passer sur lui toutes les eaux du déluge, non pas de manière à le noyer, mais à corriger les effets dune digestion laborieuse en éliminant les toxines résultant de la fermentation. Cest ce quon appelle " blanchir le nègre ". Lopération est rude, mais efficace, si lon y persévère, car il faut sy reprendre à plusieurs fois. Ce lavage à grande eau dépouille le corps de ses impuretés, en corrige les humeurs et le rend dispos pour les opérations subséquentes. On le distille alors hermétiquement afin de nen rien perdre; on en précipite le sel qui se présente en petits cristaux très hygrométriques, et quon doit soustraire aussitôt aux influences de lair. Cest pourquoi on lenferme, comme le montre une autre figure, dans un flacon bouché à lémeri et quon tiendra, en réserve.
La huitième planche nous fait voir le mercure des philosophes réalisé, tandis que la planche deux nen présentait que les éléments constitutifs. Il est le produit du Soleil et de la Lune qui sont à ses pieds. Les aigles volent autour de lui parce quon lui fait subir dans le matras les sublimations nécessaires, ce qui est indiqué au bas de la planche par lathanor ou lon a mis luf à incuber.
Le mercure des philosophes, animé et sublimé selon les règles, doit circuler longtemps dans le vase avant de produire les heureux effets quon attend de lui. Mais il y a plusieurs mercures dans luvre, et Philalèthe en signale un second, tout particulièrement, sous le nom de lait de vierge. Celui-ci diffère du premier en quelque chose, bien quils soient tous les deux de même essence. Philalèthe, Ripley et dautres vont jusquà dire quil sagit du mercure commun. Basile Valentin, au contraire, le bannit avec malédiction. Certains ont cru que le lait de vierge pouvait être obtenu par une combinaison des deux. Nous connaissons un artiste qui a réalisé ce tour de force pour le plaisir de vaincre la difficulté, sans prétendre en tirer dautre conséquence. Nous sommes donc en mesure de certifier lopération comme réalisable, ce qui nimplique pas que nous adhérions à son emploi dans la pratique. II faut accueillir avec la plus grande réserve tous les noms bizarres imposés par les philosophes à certains ingrédients. Ces différentes épithètes ne servent quà déguiser la suite des opérations. De telle sorte que le même produit, suivant quil est ou nest pas exalté, porte tel nom ou tel autre. Et il est vrai, après tout, que lalcool, bien quextrait du vin, en diffère et par le nom, et par laspect, et par la puissance, et par les effets, de même que le vin diffère du raisin, dou il est tiré...
La neuvième planche nous ramène au flos coeli. Pourquoi ce retour, et à quoi bon y recourir de nouveau, puisque nous nous en étions approvisionnés? Ce nest pas que lauteur du Mutus Liber veuille nous renvoyer à la campagne pour en avoir dautre; mais il était bien obligé den répéter le symbole, du moment que cet agent céleste doit entrer dans une nouvelle combinaison.
Nous voyons, dans une des figures de cette planche, Mercure en train dacheter un pot de cette eau divine à une paysanne. Cest donc quil en a besoin pour quelque usage. Philalèthe prescrit, effectivement, de laver le mercure à plusieurs reprises, de façon à lui faire perdre une partie de sa nature huileuse. Il décrit soigneusement cette opération, qui saccomplit avec leau céleste portée à une certaine température, modérée néanmoins, car il faut un rien de trop de chaleur pour que la partie ignée du flos coeli reprenne le chemin des Astres. Philalèthe est un grand maître, sa parole fait autorité et il présente le travail avec une ingénuité si convaincante quaucun soupçon de fraude ne saurait vous effleurer. Mais nous devons éventer ici une ruse: cet auteur a confondu à dessein, dans son ouvrage, la voie sèche et la voie humide. Ce serait donc un tort dappliquer à une technique ce qui convient à lautre. Mais, cette remarque faite, nous reconnaissons que lesprit astral joue un rôle permanent dans les opérations.
Et puisque nous employons la locution de Cyliani, arrêtons-nous aux interprétations invraisemblables auxquelles ce terme assez récent a donné lieu. Des écrivains dhier ont vu dans cet esprit astral une émanation magnétique de lopérateur. Daprès eux, il faudrait, pendant une période déterminée, subir un entraînement physique et moral, pour pratiquer avec succès cette sorte de fakirisme ou de yoga. La force du produit doit être proportionnelle à la puissance du fluide, de telle sorte que la poudre de projection obtenue multiplie à 100, 1.000 ou 10.000, etc. , suivant le potentiel de lartiste. Ces fantaisistes prétendent ainsi imprégner la matière desprit astral comme on charge un accumulateur délectricité. Voilà ou mène lanalogie mal entendue et appliquée à tort et à travers. Nous ne nommerons pas ces théoriciens singuliers dont la sincérité est respectable; mais nous devions signaler le fait pour mettre en garde le disciple studieux, et trop confiant, contre les lectures hasardeuses dauteurs sans mandat et sans consécration, qui nont jamais produit que des livres, mais passent dès lors pour des Maîtres.
La dixième planche représente la conjonction. La première figure expose, dans les plateaux dune balance, dun côté, le sel indiqué par létoile, de lautre le soufre désigné par une fleur qui, avec le cur, forme sept pétales. Ce sont les proportions du rapport. Un homme verse sur cette fleur un liquide enfermé dans un flacon. Cest le mercure. II tient, de lautre main, un autre récipient plein desprit astral pour lutiliser selon le cas. La femme place tous ces produits dans un matras à long col; mais quon se rappelle ici ce que nous avons dit du rôle de la femme dans luvre: les deux agents personnifiés de la sorte sont les matières elles-mêmes, et les divers accessoires qui les accompagnent déclarent leur état dexaltation.
A la seconde rangée, lartiste scelle le matras au sceau dHermès. Il en présente le col à la flamme dune lampe, de manière à ramener le verre à un état pâteux et ductile. Il doit létirer ensuite avec précaution de manière à lamenuiser au point voulu, tout en sassurant quil ne se produit aucune capillarité par ou pourrait séchapper lesprit du compost. Les choses en étant là, après avoir sectionné le verre, il en renverse sur elle-même la partie adhérente au matras pour en former un épais bourrelet. Aujourdhui, cette opération sexécute très facilement au gaz, à laide du chalumeau. Quelques praticiens, dune habileté consommée, emploient un procédé automatique dune plus grande perfection. Enfin, quel que soit le moyen adopté, lon place ensuite luf dans lathanor et la coction commence.
Nous ne dirons rien de lathanor. Le Mutus Liber en présente la forme et les dispositions intérieures. Philalèthe le décrit soigneusement. Nous najouterons aux dits de cet auteur quune remarque importante: la construction du fourneau est en partie, allégorique, et il a beaucoup à y apprendre au point de vue de la conduite du feu et du régime de luvre.
En dernier lieu, lOuvrage secret de la Philosophie dHermès, attribué à dEspagnet et cité avantageusement, sera utile à suivre, car on y trouve le Zodiaque des Philosophes.
La dernière figure de cette planche démontre que la conjonction est opérée: le Soleil et la Lune sont unis. Le travail a donné les couleurs requises. Elles sont ici synthétisées dans un cercle dabord noir, puis blanc et enfin jaune et rouge. Le produit obtenu multiplie par dix, comme lénoncent les chiffres.
La planche onze proclame que lopérateur est entré dans le régime du Soleil cest-à-dire quil a obtenu lor des philosophes, qui nest pas lor vulgaire. Nous avons déjà parlé de cet or mystérieux. Bien que Jupiter joue un rôle nominal dans le processus opératoire, il ne sagit point du bisulfure détain, mais du véritable " or mussif " ou secret. Nous confesserons cependant, en toute vérité, que ce nest pas un produit de la nature, mais de lart. Des chimistes contemporains qui se sont indûment pris pour compétents, ont cru le rencontrer dans le vitriol commun, quils se flattaient de rende philosophique. Ils ont mal entendu Basile Valentin. Le stroma de la dissolution de ce sel, considéré par eux comme un " or naissant ", nest quun mirage fugace et ne laisse, à lanalyse, que déception.
Un auteur, célèbre à dautres titres et qui a joui, dans certains milieux, de quelque prestige - il nous faut nommer Strindberg pour prévenir contre ses égarements - sest échoué dans une technique puérile et ridicule. Son Livre dOr est une aberration quappelait un charitable silence. Philalèthe et dautres conseillent, à qui ignore lor artificiel, de le chercher dans lor vulgaire, en signalant toutefois ce travail comme long et ardu. Il faut, dans ce cas, lui faire subir des manipulations difficiles et dangereuses, car on peut transformer ce métal en fulminante et les Mémoires du XVIIIe siècle rapportent plusieurs accidents mortels consécutifs à cette préparation. Mais, si le disciple est instruit à la bonne école, il évitera cette embûche sophistique et opérera hermétiquement; il écartera ainsi ce péril redoutable. Les maîtres savent atteindre le but suivant dautres voies, quils se gardent bien dindiquer, mais qui ne sont pas introuvables, si lon raisonne avec sa raison plutôt quavec les livres trompeurs des Sages. " Il faut de lor pour faire de lor ", dit laxiome classique; cest juste, encore quil y ait deux ors différents pour mener luvre à bonne fin. Cette planche fait voir quon recommence ici toutes les opérations précédentes. Il faut élever le mercure à un plus haut degré de sublimation au moyen des aigles, le redistiller pour lui donner une animation plus grande.
La planche douze nous enseigne comment on peut porter ce mercure à une échelle supérieure. Il faut, à cette fin, recommencer les imbibitions de flos coeli jusquà ce que le mercure, qui en est avide, en soit imprégné à saturation.
La treizième planche est une répétition de la dixième, car dans luvre, toutes les opérations se suivent et se ressemblent; mais cette nouvelle conjonction, qui sopère avec des matières sublimées à lextrême, nest autre que le commencement des multiplications. Le travail est le même que celui de la planche dix et, dans la coction, on verra reparaître des couleurs. La durée de celle-ci décroît à mesure que la puissance multiplicative augmente, de telle manière quil ne faut, à la fin, quun jour pour obtenir le résultat qui, au début, demandait des moins. Les chiffres de cette planche donnent les puissances des transmutations obtenues par les coctions subséquentes.
La quatorzième planche est principalement consacrée à linstrumentation. On y voit le matras scellé hermétiquement avec son bourrelet, tel que nous lavons décrit; le mortier et le pilon pour les broyages; la cuillère à écrémer; les balances pour déterminer les justes poids; le fourneau des premières opérations avant lemploi de lathanor.
Nous rappelons quil faut entendre les broyages, la décantation, l´écrèmage et tout le reste dune manière philosophique, encore quune trituration, un décantage et écrémage soient positivement nécessaires pour rendre les matériaux propres au travail; mais, par suite, ces opérations se font delles-mêmes et, pour ainsi dire, automatiquement par la réaction des corps les uns sur les autres. Le disciple devra méditer profondément sur la femme à la quenouille, et la suivre avec sagacité dans ses manipulations; elles ne sont pas indifférentes et tout y parle au vrai fils de science. Nous ne pouvons ici transgresser les volontés de lauteur, qui témoigne de son dessein bien arrêté de laisser le symbole exprimer seul toute sa pensée. Si ces lignes tombent sous les yeux dun Adepte, il approuvera notre réserve, qui frise pourtant lindiscrétion. Mais, pour le surplus, qui potest capere capiat.
La quinzième et dernière planche représente lapothéose de Saturne, victorieux de son fils Jupiter qui lavait détrôné, et gît, inerte, sur le sol. Cest la solarisation du plus vil des métaux, sa résurrection et sa glorification dans la lumière. Les deux branches déglantier du frontispice sont chargées de baies rouges et de baies blanches remplies de semences actives dont chacune a le pouvoir de muer en or ou en argent tous les métaux impurs. De soi-disant mystiques - qui nient la possibilité de luvre métallique et nont trouvé dans les allégories des philosophes quun traité dascèse dont ils seraient fort embarrassés dexpliquer chaque symbole - ces pseudo-mystiques voient dans cette planche une image de la résurrection de lhomme et de son retour dans la patrie céleste, et ils sextasient béatement sur cette découverte quils ne sont pas loin de considérer comme géniale.
Mais si nous redevenons pur esprit, cest donc que notre corps en renfermait lessence sous sa forme grossière et, dans ces conditions on ne saurait refuser aux métaux les mêmes propriétés. Lesprit ou le feu est partout si froid en apparence, dans les métaux quon transforme en fulminates inflammables et détonants au moindre choc. Or, la transmutation est un phénomène qui fait passer lespèce, du plan inférieur au plan supérieur, au moyen dun agent spirituel, véritable semence nommée poudre de projection. Ce produit merveilleux sobtient par la mort et la putréfaction réelle dune substance métallique, laquelle, transfigurée, a la propriété de modifier à son tour les êtres de sa nature. Ceux-ci, sous son action, subissent de même une mort et une résurrection promptes, qui les élèvent à leur plus haut degré de dignité. Les Hermétistes comparent cette transformation à celle du blé. Le grain se corrompt dans la terre, assimile les éléments grossiers du sol et, par le travail dune longue digestion, les mue en pur romet dans le rapport de cent pour un. Cette digestion est plus ou moins activée par lambiance. Dans certains climats, la moisson a lieu trois mois après les semailles, et sous les tropiques, la végétation a quelque chose de presque instantané. Il est donc tout à fait rationnel quun ferment doué dune grande puissance et projeté dans les corps soumis à une température élevée, puisse les faire évoluer avec une rapidité qui tient du prodige.
Lévolution est la loi de la vie: le minéral devient végétal et le végétal animal, par voie dintussusception; mais ce transit est subordonné à la médiation dun agent extérieur, plante ou bétail. Si donc les métaux sont admis de la sorte à passer dun règne dans lautre, avec laide dun élément approprié, il est plus logique encore quun certain or parfait et quintessencié, ramené à son état radical et spermatique, ait la vertu dexalter et de convertir en lui-même ses homogènes. Nest-ce pas ainsi que le germe humain, en gestation, assume et transforme la substance des êtres dune origine moins noble? La nutrition est une métamorphose continue. De même que, dans les trois règnes, tout converge vers lhomme, dans les minéraux, tous aboutissent à lor. Mais il nen faut point déduire que la nature, à la longue, fasse de lor avec du plomb. Elle a besoin, pour cet effet, du secours de lart, cest-à-dire du ferment magique qui en opère la transmutation.
Lor est appelé le soleil, car en grec, aur est la lumière; il est le ciel des métaux, la spiritualisation de lespèce. Les métaux deviennent donc or comme, à certains égards, notre corps devient esprit par le travail de la fermentation posthume. La putréfaction, nauséabonde et hideuse, est pourtant la prestigieuse fée qui opère tous les miracles du monde. Cest une grossière erreur de croire que, chez lhomme, lâme abandonne le corps avec le dernier souffle. Elle est elle-même entièrement chair, car la matière est une modalité de lesprit à différents états sous la dépendance dune étincelle majeure et plus subtile, qui est le Dieu de chaque organisme et si la Science nie la réalité de lesprit parce quelle nen a jamais trouvé trace, elle déshonore son nom. Un cadavre, rigide et glacé, nest nullement mort au sens absolu. Une vie intense, mais inconsciente heureusement et sans réflexes sensibles, continue dans la tombe, et cest de cet horrible et plus ou moins long combat - qui est le Purgatoire des Religions - que la matière, distillée, sublimée, transmuée et vaporisée par laction du Soleil, sélance dans le plan amorphe, qui a ses degrés depuis lair jusquà la lumière élémentaire et de celle-ci au feu principe où tout finit par se résoudre et doù tout émane à nouveau.
Nous croyons avoir accompli notre tâche avec toute la probité requise, et fait luire quelques clartés nouvelles dans un domaine obscur. Au disciple, maintenant, de parachever luvre. Quant à ceux qui prétendent acquérir la Sagesse sans mérite et seulement de quelque obole vile et méprisable, nous leur disons, comme le saint Jérôme de la légende au riche et désuvré Cratus: " La Philosophie ne vous est pas idoine ".
Pour vous, fils de science, souvenez-vous du signe éloquent que vous adressent les figures terminales de la quatorzième planche, et de la glose qui clôt le Mutus Liber: Si vous avez compris, travaillez dans le silence et fermez quelque temps encore la bouche sur le Mystère.
FIN